Véronique Discours-Buhot, directrice développement durable du groupe Carrefour.
Créateur d’échanges responsables, voilà ce qui figure en grandes lettres sur la couverture du dernier rapport de développement durable du groupe Carrefour. Quand on est le premier distributeur européen, le deuxième au niveau mondial, et qu’on compte 3 milliards de passages en caisse par an et plus de 500 000 collaborateurs dans 30 pays, le poids des responsabilités est immense. Pour Véronique Discours-Buhot, tout a commencé par la qualité et la sécurité alimentaire. Le reste a suivi : charte sociale pour les fournisseurs, audit des filières d’approvisionnement, réduction des impacts sur l’effet de serre, dialogue avec les parties prenantes…
Comment êtes vous devenue directrice développement durable du groupe Carrefour ?
Lors de la crise de la vache folle, dans les années 1990, j’étais responsable des marques distributeur et premier prix chez Champion. De fait, j’ai été propulsée « responsable de la qualité ». Après la crise, j’ai pris en charge les aspects réglementaires liés à la sécurité alimentaire, puis ceux liés à la gestion des déchets. Je suis devenue directrice développement durable du groupe en 2003.
Vos missions sont transversales. Vous semblez très impliquée dans l’organisation et la stratégie de l’entreprise…
La démarche développement durable du groupe Carrefour concerne l’ensemble des impacts sociaux et environnementaux, et implique les actifs, les ressources humaines, la qualité, les achats, la logistique… Chaque service est concerné, et chaque salarié sera bientôt formé au développement durable. Car nous avons pris des engagements forts qui requièrent l’implication de tous, comme par exemple la diminution de 20 % de notre consommation énergétique par m2 en 2020 par rapport à 2004.
Cette démarche s’inscrit aussi dans l’équation économique de l’entreprise. Elle doit contribuer à notre compétitivité. Nous sommes « cœur de marché », c'est-à-dire que nous nous adressons au plus grand nombre. Car tous les consommateurs ne sont pas prêts à payer les produits vertueux plus chers. Entre le déclaratif et la réalité, il y a une différence. Prenons l’exemple des produits bio. Nous les avons lancé en 1997 sous notre marque distributeur, car nous souhaitons les mettre à la portée de tous.
Vous avez noué des relations fortes avec quelques ONG. Comment travaillez-vous avec elles ?
Nous avons plusieurs partenariats, dont deux principaux avec le WWF et la FIDH. Je rencontre régulièrement d’autres organisations comme Greenpeace, les Amis de la Terre, la FNE... Nous parlons de tout : OGM, pesticides, bois, poisson, papier, énergie, etc. Les ONG ont une vision parfois philosophique des choses qu’il est bon de confronter avec les contraintes de l’entreprise et des filières de production.
Nous sommes complémentaires. Nous avons le pouvoir d’agir, les ONG ont la légitimité pour informer le grand public.
Pouvez-vous nous donner un exemple précis de votre travail avec une ONG ?
Oui, pour le bois. Avant 2006, nous vendions en marque propre et premier prix du teck d’Indonésie. Nous avions dépensé beaucoup d’argent pour tracer sa provenance, mais nous n’avions aucun certificat. Non content d’être plus cher, ce teck restait suspect aux yeux de certains. Nous avons finalement abandonné le teck pour de l’amburana labellisé. Aujourd’hui, tous nos approvisionnements en bois tropicaux et sensibles sont certifiés.
Sur cette question, nous avons travaillé avec le WWF, en particulier sur des campagnes d’information du consommateur.
Pourquoi ne pas avoir informé vous-même vos clients ?
Car nous sommes toujours soupçonnés de mercantilisme. Les ONG sont crédibles et peuvent porter ce discours avec plus de force. Ces campagnes sur le bois ont donné des résultats. Les distributeurs et les consommateurs font aujourd’hui attention.
Pour nous, être une entreprise vertueuse comporte toujours un risque de dépositionnement en prix face à la concurrence. Lorsque nous prenons des engagements, nous les préparons avec les ONG, afin que les consommateurs soient informés et comprennent ce que nous leur proposons. Nous essayons aussi de faire évoluer l’ensemble du marché.
Qu’en est-il pour les OGM ?
Sur les OGM, nous travaillons actuellement à la possibilité d’étiqueter les viandes « sans OGM ». Pour l’instant, nous n’avons pas obtenu l’accord des autorités françaises. Pourtant dans nos cahiers des charges, nous exigeons de nos fournisseurs des viandes d’animaux sans alimentation OGM. Nous aidons une filière de production, nous payons plus chers certains produits, mais nous ne pouvons pas le dire au consommateur. Nous travaillons donc avec les ONG pour que cette limitation soit levée.
Sur le terrain social, comment travaillez-vous avec la Fédération Internationale des Droits de l’Homme ?
Nous sommes partenaires depuis 1997. Nos acheteurs se posaient alors la question du travail des enfants dans certains pays. Nos discussions avec la FIDH ont abouti en 2000 par la création d’une charte sociale pour nos fournisseurs, avec six engagements qui reprennent les grands principes de l’Organisation internationale du Travail. Puis, nous avons mis sur pied une association commune INFANS pour la définition de procédures d’audit et de contrôle, et la réalisation sur le terrain de ces audits, mais aussi de mission de formation des salariés à leurs droits.
Sur ce sujet, le groupe Carrefour est aussi engagé dans des initiatives interprofessionnelles...
En France, nous sommes associé à l’Initiative Clause Sociale au sein de la Fédération du Commerce et de la Distribution. Avec d’autres distributeurs, nous avons souhaité mutualiser nos référentiels d’audit fournisseurs, et nos résultats. À fin 2008, nous aurons conduit plus de 2 600 audits chez nos fournisseurs en marque propre et premiers prix. La mise en commun de ces résultats évite de refaire deux fois le même audit chez des fournisseurs communs, mais surtout de se servir des audits préalables pour insister sur les démarches de progrès.
Au niveau mondial, nous avons été à l’origine du Global Social Compliance Programme*, avec aussi Wal Mart, Tesco, Metro et Migros. Nous travaillons également avec la FIDH et le syndicat international UNI Commerce. Il s’agit pour nous de comparer nos référentiels d’audit et de les harmoniser afin de ne pas exiger des fournisseurs des choses contradictoires.
*Véronique Discours-Buhot présentera le GSCP lors du colloque international « Entreprises et Droits de l’Homme » commémorant le 60ème anniversaire de la signature de la déclaration des Droits de l’Homme. Son intervention est programmée le 4 décembre à 14h15. Le colloque se tiendra les 4 et 5 décembre 2008 à Paris, au Palais de Chaillot. Pour plus d’informations www.anniversaryseminar.org




