Comment l’entreprise est-elle entrée dans la démarche DD ?
Nous sommes tombés dedans quand nous étions petits sans le savoir !
En fait, nous avons inventé le tri sélectif dans notre première usine de Dunkerque, première usine de tri sélectif d’Europe. A l’époque, nous avions d’un côté l’incinération, de l’autre, la décharge. Nous avons inventé la troisième voie : la valorisation matière. Nous étions pleinement dans ce que nous avons promu par la suite à travers le développement durable.
Depuis, nous avons fait la démonstration que non seulement un centre de tri pouvait être économiquement rentable, mais que de plus, la population pouvait adhérer à un tel projet, pour peu que nous ne la contraignions pas mais que nous l’éduquions. De ce constat-là a découlé l’idée de mettre en place des séries de visites des centres de tri (8000 visiteurs par an), pour associer la population et s’ouvrir sur le territoire en faisant beaucoup de mécénats d’entreprises.
Nous avons également souhaité réaliser de beaux centres de tri qui s’intègrent bien au paysage. Puis, nous avons voulu améliorer les conditions de travail de notre personnel afin de devenir irréprochables dans ce domaine.
A l’origine, vous n’aviez pas de levier, d’incitations financières, vous avez convaincu des hommes de vous suivre pour assurer le financement du projet ?
La communauté urbaine de Dunkerque et son président en particulier y voyaient un double intérêt. A la fois, une nouvelle voie pour le traitement des déchets mais aussi une nouvelle opportunité de créer de l’emploi. Et bien sûr la dimension sociale, dans ce contexte, s’impose d’elle-même. Sur le territoire de Dunkerque, on s’aperçoit que le problème est réel et que l’entreprise doit s’impliquer.
Ainsi, j’ai été chargé de mettre en place le projet social sans mettre en péril l’avenir économique de l’entreprise.
Pouvez-vous me décrire ce projet social ?
En 1994, lors de l’ouverture du centre d’Halluin - plus gros centre de France avec 60 000 tonnes de déchets traités - , nous avons fait le choix de ne pas sélectionner le personnel de production. Cela signifie 15 à 20 nationalités différentes présentes dans nos usines, des individus qui ne maîtrisent pas forcément le français, 12 % d’illettrés français et 6 % d’analphabètes, c’est-à-dire des individus d’origines étrangères qui maîtrisent parfaitement leur langue mais pas la nôtre. Nous avons donc conçu à la fois un dispositif de formation pour professionnaliser le métier, et un dispositif qui permette que la formation soit aussi accessible à ces personnes étrangères car nous ne voulions exclure personne.
En matière de formation, nos dernières innovations ont été largement controversées. Souvent, l’employeur paie trois heures de formation pour que le personnel somnole deux heures. Nous avons pensé qu’il fallait personnaliser la formation et organiser des sessions de formation courtes. C’est pour cela que notre centre de ressources fonctionne, comme la ligne de tri d’ailleurs, de 4 h 45 à 22 h. Les personnes à former sont repérées sur la ligne de tri par les Chefs d’équipe et viennent plusieurs fois dans la journée se former par sessions de 20/30 minutes avec un Tuteur.
D’accord, mais en termes de rentabilité, c’est un dispositif compliqué…
Ce type de formation est bien plus simple à organiser et ne perturbe pas nos résultats, au contraire. En baissant la vitesse de la ligne de tri pour envoyer un individu en formation, nous perdons moins que si nous le laissions générer de la non qualité pendant le temps nécessaire à la constitution d’un groupe à former.
Simplement, en changeant les méthodes de formation et l’organisation, il faut surtout changer les mentalités notamment des formateurs qui n’ont pas l’habitude d’intervenir à 5 heures du matin ou après 18 h 00 !
En montant en qualification nos opérateurs, nous leur donnons des perspectives et ils nous le rendent par une motivation telle que nos résultats économiques sont tout à fait probants. Ne pas faire de sélection au départ, c’est une richesse culturelle énorme et, contrairement à ce qui est dit, nous n’avons aucun souci de cohabitation entre les différentes cultures.
Revenons à votre projet social.
Toujours dans le cadre de ce projet social, nous avons été encore plus loin puisque nous allons chercher les personnes sortantes de prison par un dispositif internalisé à la maison d’arrêt. A la maison d’arrêt de Lille, nous avons un formateur et demi qui dispensent une formation au métier du tri aux individus qui le souhaitent et qui obtiennent l’autorisation.
Nous sommes ensuite le seul organisme de formation – nous avons aussi cette compétence - à proposer systématiquement une offre d’emploi de 6 mois à la sortie de la formation et de la prison. Le taux de récidive qui est sur cette maison d’arrêt de 51/52 % a chuté à moins de 12 % pour les près de 200 individus concernés par notre offre.
Pendant les six mois passés chez nous, nous travaillons à leur reclassement dans d’autres entreprises. Nous avons pour cela une cellule de placement interne.
En fait, les actions mises en œuvre s’attachent essentiellement à valoriser les individus au travail.
Oui. D’ailleurs, dans un tout autre domaine, nous souhaitions aussi prouver à nos salariés que nous ne négligions ni leur santé, ni leur sécurité. Du coup, nous avons tout mis en œuvre pour obtenir la certification ISO 18001 qui évalue la sécurité et la santé au travail. Nous étions partis de l’idée qu’il n’y a pas que le résultat économique qui compte dans l’entreprise et puis, en fait, nous nous apercevons à l’usage que la prise en compte de ces dimensions à un double retentissement économique.
D’abord, nos employés se sentent considérés, sont satisfaits de leurs conditions de travail. Du coup, nous observons une forte motivation et, malgré le fait que le métier est ingrat, des candidats à l’embauche toujours en augmentation. Et la motivation est toujours économiquement rentable !
Ensuite, notre taux d’accidents du travail est tombé de 6,88 % à 3,57 %. Sur une masse salariale de 8 millions et demi d’euros, faites le calcul de ce que nous aurait coûté le fait de ne pas entrer dans une démarche de progrès* ! C’est ce que l’on appelle en développement durable, les coûts évités et là aussi l’économique est gagnant !
Vous essayez de me dire que vos leviers de motivations sont uniquement humains et sociaux et pas du tout financiers ?
Ah non, pas du tout, notre politique salariale elle aussi est intéressante. Dans beaucoup de centres de tri, les salaires sont tirés vers le bas au motif, premièrement que c’est un petit boulot, deuxièmement que ça n’est pas une activité très rentable.
Les salaires sont ici de 11 % plus élevés que ce que nous impose notre convention collective.
Sur l’année 2007, nous avons payé 14 mois de salaires et distribué intéressement et participation aux bénéfices. La participation est bloquée pendant cinq ans sur un plan d’épargne entreprise rémunéré à 6 % l’an, pour tous les salariés, quel que soit leur statut et le temps passé chez nous. Le fait qu’il y ait une juste redistribution des bénéfices génère aussi de la motivation.
Concrètement, quels sont vos résultats financiers ?
Nous sommes attachés à devenir les meilleurs, en termes de résultat.
Notre marge brute est de 15 %, sur un métier pour lequel personne n’attendait de tels résultats.
La revente de nos déchets représente 40 % de notre CA. Les 60 % restants sont le service rendu à la collectivité. En 2007, nous avons encaissé 800 000 euros de subventions, toutes aides cumulées. Nous avons payé en impôt sur les sociétés 1 300 000 euros. Cela veut dire que nous remboursons largement à l’Etat ce qu’il nous concède. Demain, si nous n’avons plus ces aides, nous pouvons toujours fonctionner, nous ne sommes pas dépendants des fonds publics.
En matière de consommation électrique, nous avons dû réduire de 7 % notre consommation d’électricité alors que nous avons augmenté la production de 12 ou 13 % ces trois dernières années.
Nous valorisons 91 ,8 % des déchets entrants alors que la moyenne nationale tourne autour de 76 %.
Propos recueillis par Marine Royet
* Si Trisélec était resté au même taux, les cotisations sociales patronales (AT) seraient de 584 800 euros alors qu’elles s’élèvent aujourd’hui à 303 450 euros !
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